Lorsque j’ai croisé Quetze, j’ai cru qu’avec ses « my friend » et ses « come on with me », il voulait m’entraîner dans un piège à touristes dont sont friands les occidentaux de passage, en quête de souvenirs exotiques et de chevelures à plumes. Deux mois quand même que je traînais ma peau dans ce pueblo, en bordure du Red Desert. Deux mois que la chaleur et la poussière m’avaient transformé en une espèce de minéral au teint roux qui repoussait systématiquement les propositions intéressées de ces guides qui, contre quelques dollars, vous emmenaient dans la réserve et vous laissaient prendre des photos, tout en passant par les incontournables échoppes de souvenirs. Souvenirs... Pour cela, j’en avais plein la tête. Souvenirs que l’on veut effacer. Trop de choses à oublier, trop d’actions ratées. Le mescal m’aidait souvent à vomir quelques inepties et à remplir la bourse de ce gros mexicain suant, qui me méprisait en me souriant, et qui regardait d’un œil avide les coupures que je faisais claquer sur son comptoir, en échange de son alcool coupé. Elixir d’oubli d’un jour, puis d’un autre... Je fus pris à partie deux fois par des désespérés de mon espèce, mais le commerçant bedonnant et clairvoyant, prit ma défense, sachant qu’il préservait ainsi une rente inespérée. Depuis, tous le monde me fichait la paix, guides, mexicains et touristes. Ces derniers fuyant mon allure et ma déchéance comme on occulte la peur de ce qui, somme toute, peut arriver à n’importe qui. Je voulais disparaître, et il me semblait que le temps, la poussière et l’alcool auraient raison de ma mémoire. Aussi, lorsque cet indien m’adressa la parole, sans lever les yeux, je lui crachais un « no » fiévreux qui se voulait ferme et définitif.
- Look at me, I want to show you something
Je lève les yeux et vois qu’il présente sa main ouverte à dix centimètres de mon nez. Dans sa paume se tient un petit objet que j’identifie comme une pierre taillée grossièrement. Je m’apprête à lui dire que cela ne m’intéresse pas lorsque je réalise que ce caillou bouge, et qu’en fait il ressemble à une chenille enroulée sur elle-même, puis se transforme à nouveau. J’arrive seulement à capter la forme générale qui est un ovale avec de petites échancrures, le tout se mouvant lentement sur lui-même, à tel point que je me dit qu’il n’y a rien qu’une tâche dans sa main. Une tache que les jeux de lumière et un subtil mouvement du bras font bouger. Soudain j’y vois une tête, avec une netteté stupéfiante, je reconnais le visage de celle par qui mon malheur est arrivé. Celle qui fait que je me retrouve là, dans ce lieu sans nom, à l’orée de ce désert rouge, rouge comme le sable qui s’infiltre, comme les murs des cabanes, rouge comme le lointain qui vibre de chaleur, comme mon sang chargé de poison, rouge comme la peau de cet homme qui me fixe et me sourit, comme la flamme qui danse dans ses yeux sombres. J’ai un moment d’étourdissement, une vague d’émotions m’envahit, je la refoule.
- What’s ?
- bud..
Je regarde à nouveau et je vois effectivement un bouton de fleur gros comme le pouce. Je lève un regard suspicieux et sens son étonnement, il rit aux éclats.
- You, crasy brain ! My name Quetze
- Pierre
- Like stone, come on stone, come on, now, you have to run, come on...
Pourquoi je l’ai suivit ? Avec le recul, j’ai l’impression que c’était lui que j’attendais, là, dans cette région où la vie semble s’accrocher désespérément. Sur le moment, il aurait pu me dire de chanter ou même de lui donner tout ce que je possédais encore que je l’aurais fait. Il me tenait en son pouvoir, totalement. Il m’a simplement demandé de le suivre.
Nous primes un vieux taxi branlant, et alors que je pensais qu’il m’emmenait vers la réserve, nous nous enfonçâmes plus avant dans le désert. La chaleur, les cahots et l’étrange mélopée de Quetze m’engourdirent.
Je me réveille, il fait nuit, je suis couché en chien de fusil. Quetze me parle et me dit de m’asseoir. La nuit est si sombre que je le distingue à peine. Il me verse dans la main une poignée de petits boutons identiques à celui qui m’avait tant fasciné. Lui-même en sort un et le mâche. Il me dit d’en faire autant et de ne plus bouger, puis disparaît dans le noir. Alors je mâche. Immédiatement, une saveur amère envahit ma gorge et me tonifie. L’air se cristallise, de petites particules de lumière filent en zigzag et éclatent, emplissant l’espace et chassant les ténèbres. A la limite de mon champs de vision, une ombre se matérialise, puis une autre. Nous ne sommes pas seuls. Je compte bientôt dix formes humaines assises, dix formes enveloppées d’une lueur bleue, presque blanche, mouvante, comme une flamme de bougie qui ondule doucement. Je suis fasciné par ces êtres immobiles.
Ma notion de temps est totalement bouleversée. Il me semble que je viens d’arriver alors que je réalise que je mâche déjà le dernier bouton, et que la Lune, absente quelques instant plus tôt, est haute dans le ciel. Un des hommes se lève et s’avance vers le centre de notre groupe. De ses pieds nus, il frappe le sol. Je sens une vibration se répercuter à travers la terre et dans mon corps. Je réalise que nous sommes assis en cercle, et je sens s’abattre sur mes épaules une lourdeur qui me fige et dirige mon regard vers cet homme qui danse et danse à n’en plus finir. Mon corps est lourd, mes paupières se ferment, la position assise devient insupportable. J’ai froid. Je me couche, me recroqueville et me laisse entraîner par le rythme saccadé des ces coups qui résonnent, résonnent....
J’ouvre les yeux, je suis seul, je me redresse sur mes pattes, aux aguets. Le vent m’apporte l’odeur des miens, plus loin. Je renifle l’air à petits coups secs. Je sens l’arôme proche et sucré d’un lézard, la promesse du plaisir de manger me fait saliver. Plus je suis la trace de ma proie et plus son goût m’envahit, impatient. Il est là, immobile, saisit par le froid de la nuit. Je saute et retombe, mes deux pattes avants sur le reptile qui se débat vainement. Sans attendre, j’enfonce mes crocs dans ses chairs, petit cri d’une vie qui s’achève pour mon bonheur. Délice, ma faim est un désir hurlant. Craquements voluptueux des petits os que je broie. L’énergie qu’il m’apporte est extase, je hurle... Retrouver les miens, plus loin, le rocher. Ils sont là, nous nous sentons, quête fébrile, sabbat. La lumière lunaire nous inonde, hurlements. Tristesse. Une pensée fulgurante me traverse, je suis un coyote, mon cri chante la tristesse des hommes...
Je suis à Paris, je la vois, boulevard St Germain, elle sort d’un restaurant. Un homme la tient par la taille, ils rient, ils titubent. Ils sont enveloppés de cette même flamme qui entourait les amis de Quetze, mais là, je ne vois qu’un assemblage de couleurs des plus repoussant. Un jaune sale se mêle en une frontière indéfinie à du pourpre et de l’orangé. Aucune luminosité, des teintes sombres qui se mélangent et se fondent entre elles, j’ai envie de vomir. Une vapeur, une brume d’un bleu lourd, épais, s’étale autour d’elle. Elle a peur, je le sais, peur de déplaire, de déplaire au monde entier. Sa névrose l’enveloppe, l’aveugle, devient sa motivation. Je la vois vieille, ridée, hystérique, dévorée par sa quête désormais vaine. Quelque part, loin d’ici, je hurle à la Lune, je hurle et je pleure. Puis je regarde l’homme qui est avec elle. Les ombres qui l’entourent sont violettes, d’un violet électrique, elles semblent naître de son ventre pour s’infiltrer autour de la tête de sa compagne. Désir de posséder, d’avoir, de ne pas perdre. Aucun des deux ne pense réellement à l’autre, chacun esclave de sa folie. Soudain dans un moment de panique, je reconnais cet homme, c’est moi. Moi tel que j’étais, tel que je suis, accroché à des chimères, me battant contre mes propres monstres, croyant aimer. La scène devient totalement irréelle. Je vois les êtres que je croyais si bien connaître s’enlacer, je vois leurs chairs qui se liquéfient. De leur contact naissent des étincelles verdâtres qui repoussent les deux auras à l’opposé l’une de l’autre. Un immense cri d’horreur emplit l’univers. Je hurle, je suis un coyote qui hurle la souffrance d’un homme, ma souffrance. Une digue gigantesque vient de se briser, un océan de douleur me submerge. Mes émotions si longtemps retenues se libèrent et je pleure. Je pleure sous ce soleil qui brûle ma peau, le visage dans la poussière, je sanglote. Quetze est assis à mes côtés, il fredonne, il me regarde et sourit. Je m’assieds. Quelque chose de fondamental vient d’avoir lieu, quelque chose qui s’éveille à ma conscience. Je le sais, Quetze aussi le sait, son regard me le dit.
- You have to go, now
- yes
- I have to go too.
Je me lève, un flot de questions surgit en moi, mais d’un geste il les élude, me désigne le taxi qui nous a amenés ici, puis une phrase, une seule : remember, life is beginning. Il a raison, la vie commence.
Plus tard, beaucoup plus tard, dans l’avion qui me ramène en France, je m’endors profondément, fétus à l’aube de sa naissance, je me souviens...
Orly, lumières artificielles, fourmilière. Les hauts parleurs font résonner des mots qui appellent et dirigent. Je vois des couples enlacés, frissons...
Voilà, la vie commence. Oui, partout et toujours, la vie commence.